Éducommunication et Anthropocène : vers une pédagogie du vivant, de la parole et de la démocratie

par Carlos Ferraro*
L'éducommunication est un ensemble d'actions qu'un groupe de personnes développe intentionnellement pour promouvoir des écosystèmes communicatifs, ouverts, francs, démocratiques et participatifs” Ismar Olivera Soares
- L'Anthropocène : C'est une époque caractérisée par un mode de production occidental dans lequel l'être humain est placé au centre, imposant sa domination sur la nature - héritage de la pensée cartésienne de « l'être humain comme maître de la nature » Miguel Benasayag
1. INTRODUCTION : L'HUMANITÉ EN TRANSITION
Nous vivons une époque de tournant historique. L'humanité traverse une profonde transformation qui ne se limite pas au changement climatique, à la numérisation ou à la révolution technologique. Ce qui est en jeu, c'est le sens même de l'existence et la façon dont nous habitons le monde.
Dans ce contexte, un concept déterminant émerge : l’ Anthropocène. Par ce terme, la science et la philosophie désignent l’époque où l’impact de l’activité humaine est devenu une force géologique et culturelle déterminante. Mais au-delà de sa définition environnementale, l’Anthropocène, selon l’interprétation de Miguel Benasayag, est un miroir qui reflète l’image d’une civilisation ayant perdu son lien vital avec la Terre et avec les autres.
Parallèlement, depuis le champ de la communication et de l’éducation, l’Educommunication – conçue comme un ensemble d’actions visant à promouvoir des écosystèmes de communication ouverts, francs, démocratiques et participatifs – représente une réponse éthique et politique à une autre forme de crise : celle des liens symboliques et sociaux.
Mon objectif dans cette présentation est de mettre en dialogue ces deux horizons : la critique de l’Anthropocène par Benasayagui et la proposition transformatrice de l’éducommunication. Je comprends que ces deux mouvements convergent vers une même nécessité historique : réapprendre à habiter, que ce soit la Terre ou le monde, à partir d’une conscience de l’interdépendance, des limites et de la réciprocité.
2. L'ANTHROPOCÈNE : L'ÈRE DU DÉBORDEMENT HUMAIN
Pour Benasayag, l' Anthropocène marque l'aboutissement d'un paradigme civilisationnel épuisé : celui du sujet moderne, rationnel et autonome, qui se conçoit comme maître et mesure de toutes choses. Ce sujet, issu de la modernité cartésienne et du projet des Lumières, a colonisé la nature, les corps et, plus récemment, les consciences, au nom du progrès et de l'efficacité.
Benasayag prévient qu'il ne s'agit pas simplement d'une crise écologique, mais d'une crise ontologique et culturelle. L'humanité a dépassé ses propres limites : dans sa soif de domination, elle a créé un monde qu'elle ne peut plus contrôler. « L'Anthropocène n'est pas une catastrophe naturelle ; c'est la conséquence logique d'une civilisation qui a confondu pouvoir et vie. »
Dans ce contexte, la technologie n'est pas seulement un outil ; c'est un environnement et une condition d'existence. Nous vivons dans le technomonde, un écosystème où les relations humaines, les connaissances et les émotions sont médiatisées, quantifiées et souvent subordonnées à l'algorithme. Ce que Benasayag appelle « colonisation algorithmique » décrit le remplacement de l'expérience vécue par le calcul et la prédiction. Au nom de l'optimisation, le sujet devient un « utilisateur », une donnée qui fonctionne, mais qui n'habite plus.
L’Anthropocène ne détruit donc pas seulement la planète : il détruit la possibilité même d’habitation humaine.
3. LA RUPTURE DU LIEN : DE LA DOMINATION AU DÉRACEMENT
La racine de cette crise est l'anthropocentrisme, l'idée que l'humanité est au centre de l'univers. Benasayag y voit une illusion fondatrice de l'Occident : la croyance que le monde est un objet au service de la raison humaine. Cette séparation entre « nous » et « l'autre » – la nature, les animaux, les peuples, les cultures – a érodé la notion de communauté et engendré une solitude planétaire.
Aujourd'hui, alors que les glaciers fondent et que les systèmes sociaux se fragmentent, la civilisation fait face au prix de son arrogance : la perte de son sens des limites. Pour Benasayag, la limite n'est pas une restriction, mais la condition même de la vie. Tous les êtres vivants existent dans un équilibre de forces, dans un échange qui ne peut être maintenu si la réciprocité est rompue. Le défi n'est donc pas de « sauver la Terre », mais de réapprendre à y vivre, en reconnaissant notre condition d'espèce parmi d'autres, comme une partie et non comme le centre.
4. ÉDUCOMMUNICATION : L'HABITATION DE LA PAROLE
L'éducommunication, depuis ses origines en Amérique latine, a également été une critique du paradigme de la domination, mais à un autre niveau : celui de la communication. Si la crise écologique résulte de la domination technique sur la nature, la crise culturelle contemporaine est le fruit de la domination des médias sur les mots et le sens.
En réponse à cela, Educommunication propose une praxis émancipatrice, selon Ismar Soares : « Un ensemble d'actions qu'un groupe de personnes développe intentionnellement pour promouvoir des écosystèmes de communication ouverts, francs, démocratiques et participatifs. »
Cette définition englobe une philosophie de la connexion. L'écosystème communicatif est l'équivalent symbolique de l'écosystème naturel : un réseau vivant de relations où chaque voix a sa place et où chaque dialogue crée un sens partagé. Éduquer et communiquer sont donc des actes de coexistence et de coresponsabilité. Dans un monde fragmenté par la technocratie et la surinformation, l'éducommunication devient une pédagogie de la rencontre, qui cherche à restaurer le tissu social par le dialogue.
5. DE LA COLONISATION TECHNIQUE À LA COLONISATION MÉDIATIQUE
Si l'on suit la lecture critique de Benasayag, la technologie n'est pas neutre. Sa logique d'expansion illimitée reproduit un mode de pensée qui domine également la communication mondiale : flux constant, saturation, immédiateté.
La colonisation algorithmique qu’il dénonce a son pendant dans la colonisation médiatique que combat Educommunication : la réduction de l’expérience à la consommation, la standardisation du regard, la perte du dialogue réel.
Dans les deux cas, c'est l'espace commun qui est détruit : dans l'Anthropocène, le commun naturel (la Terre comme foyer) ; dans la crise de la communication, le commun symbolique (la parole comme pont). La tâche est donc la même : restaurer le lien.
6. LIVE : LA PAROLE PARTAGÉE ENTRE LES DEUX PARADIGMES
Benasayag utilise le verbe « habiter » au sens fort : habiter, c'est vivre avec, et non vivre sur. C'est reconnaître que la vie ne se déroule pas dans l'isolement de soi, mais au sein de la diversité.
L'éducommunication comprend également la communication comme une habitation, et non une transmission. Habiter le monde implique de créer des espaces où les voix circulent, sont entendues et se transforment mutuellement. Le communicateur-éducateur, en ce sens, n'est pas un émetteur de messages, mais un médiateur de présences, celui qui favorise la construction d'une communauté.
Tout comme l'Anthropocène exige une éthique des limites et de l'interdépendance avec la Terre, l'éducommunication exige une éthique du dialogue et de la participation. Ces deux dimensions – écologique et communicationnelle – convergent vers une pédagogie de la vie collective.
7. DE LA CRISE DE CIVILISATION À L'ESPOIR POLITIQUE
Le diagnostic de Benasayag est sévère, mais pas fataliste. Il prévient que l'humanité a déjà quitté son « domicile » : la technologie a construit un autre monde. Mais dans ce mouvement, la question du sens reste ouverte. Le défi n'est pas de céder au déterminisme technologique, mais de retrouver la capacité d'agir ensemble.
L'éducommunication, dans ce contexte, représente une réponse politique concrète. Là où l'Anthropocène révèle l'épuisement du modèle moderne, l'éducommunication propose une alternative civilisatrice : la reconstruction du lien social par le dialogue, la coopération et la responsabilité partagée.
8. L'ÉDUCOMMUNICATION À LA CLÉ DE L'ANTHROPOCÈNE
Si nous acceptons l’idée que l’Anthropocène est une nouvelle ère pour la planète, alors l’éducommunication doit être repensée dans cette optique : comme une éducommunication des limites, de la durabilité et du soin.
Il s’agit de développer une conscience critique sur l’utilisation technocratique de la communication ; de favoriser des expériences éducatives qui intègrent les aspects écologiques, symboliques et politiques ; et de promouvoir des communautés qui apprennent à interagir avec la nature autant qu’avec les médias.
Le communicateur pédagogique du XXIe siècle doit servir de médiateur entre les mondes : l’humain et le naturel, le numérique et le physique, le local et le global. Sa mission n’est pas d’enseigner des techniques, mais de cultiver une culture de la coexistence.
9. VERS UNE PÉDAGOGIE DU VIVANT
Nous proposons donc de comprendre l'éducommunication comme une pédagogie de l'habiter à l'ère de l'Anthropocène. Habiter le monde et vivre les mots sont deux manières de répondre à la même urgence : reconstruire le lien brisé entre les êtres humains, la nature et la communauté.
Cette pédagogie implique de réapprendre à écouter ; d’accepter les limites comme condition d’équilibre ; de valoriser la lenteur et la profondeur face à l’accélération technologique ; et de pratiquer une participation réelle, non celle simulée par des algorithmes.
S'attarder, c'est être présent, en pleine conscience, avec son corps et ses mots. C'est renoncer à l'illusion du contrôle pour s'engager dans la tâche de prendre soin.
10. L'ANTHROPOCÈNE ET L'ÉDUCOMMUNICATION : OPPORTUNITÉ ET RISQUE POUR LA DÉMOCRATIE
L'ère de l'Anthropocène remet non seulement en question la relation entre l'humanité et la nature, mais aussi la pérennité même de la démocratie. Dans un monde régi par les flux de données, les algorithmes et les plateformes transnationales, les décisions collectives risquent d'être supplantées par des systèmes automatisés de contrôle et de prédiction.
Miguel Benasayag prévient que cette « colonisation algorithmique » non seulement transforme l’esprit humain, mais érode aussi les fondements de la pensée critique, condition essentielle à la délibération démocratique. Lorsque les citoyens sont réduits à de simples consommateurs d’informations personnalisées, l’espace public se fragmente en bulles et le dialogue est remplacé par la polarisation.
À ce stade, l'éducommunication apparaît comme une opportunité décisive. Ses pratiques – réseautage, éducation aux médias, lecture critique et débat pluraliste – peuvent devenir des antidotes à la manipulation de la communication et à la désinformation. Éduquer à communiquer, c'est éduquer à délibérer, à exercer une citoyenneté active et consciente.
La démocratie, au sens édu-communicatif du terme, n'est pas un système statique, mais une pratique permanente de dialogue et de souci du bien commun. Par conséquent, à l'ère de l'Anthropocène, sa défense ne peut se limiter aux institutions politiques : elle doit s'étendre à l'écosystème médiatique et technologique qui façonne nos perceptions du monde.
Le risque est clair : une démocratie sans sujets critiques dégénère en une imposture ; mais l’opportunité est également claire : une citoyenneté éduquée peut reconstruire les liens brisés entre la parole, l’action et la communauté.
Ainsi, l’éducommunication se présente comme une pédagogie démocratique pour l’Anthropocène, capable d’unir la conscience écologique, la justice sociale et la responsabilité communicative au sein d’un même horizon éthique.
11. VERS UNE PÉDAGOGIE PLANÉTAIRE DE LA COMMUNICATION
La convergence des réflexions sur la communication écologique et éducative ouvre la possibilité d’une pédagogie planétaire : une éducation qui enseigne non seulement à communiquer, mais aussi à habiter la planète en tant que communauté symbolique et biologique.
Cela implique un changement de paradigme culturel : de la compétition à la coopération, de la consommation à la réciprocité, de la croissance illimitée à l’équilibre vital.
L'avenir de l'éducommunication réside dans son rôle de passerelle entre éthique, écologie et démocratie. Un espace de résistance culturelle et de reconstruction de la citoyenneté face à l'avancée de la logique technocratique.
CONCLUSION
La réflexion de Miguel Benasayag sur l'Anthropocène et la proposition d'éducommunication convergent vers un même horizon humaniste : la défense de la vie comme lien. Tous deux dénoncent la logique de domination, qu'elle soit technique ou médiatique, et prônent un monde où l'existence se conçoit à travers l'interdépendance, la responsabilité et le dialogue.
Si l'Anthropocène est le nom de la crise, l'éducommunication pourrait être le nom de la réponse. Une réponse non fondée sur la nostalgie ou une confiance naïve dans la technologie, mais sur la conviction que seule la rencontre peut reconstruire l'humanité.
Éduquer et communiquer sont, en ce sens, des actes politiques et écologiques : ce sont des manières de prendre soin de la Terre, de prendre soin de la parole et de prendre soin de l’espérance.
RÉFÉRENCES
Benasayag, M. (2023). Conférences et entretiens sur la technologie, la vie et la pensée critique. IFIS – Institut de philosophie, Buenos Aires.
Benasayag, M. (2025). « La technologie a construit une nouvelle maison, et le cerveau bouge. » Entretien dans Infobae, janvier 2025.
Soares, IO (2011). Éducommunication : le concept, le praticien, l’application. Norme.
Kaplún, M. (1998). Une pédagogie de la communication. Éditions de la Torre.
Ferraro, C. (2019). Démocratie et éducommunication. SIGNIS ALC.
Carlos Ferraro est :
Professeur de Philosophie et Sciences de l’Éducation (USAL – CONSUDEC) Éducommunicateur Président de SIGNIS Amérique Latine et Caraïbes.
Membre fondateur et membre du conseil d'administration du CELAEC






